De la rencontre du 14 novembre 2009 à Dijon des artisans du Rassemblement social, écologique et démocrate a émergé un texte qui se donne comme ambition la production d’un nouveau contrat entre l’école et la nation. Objectif ambitieux, salutaire dont il faut saluer le fait qu’il place la question scolaire à la fois comme fondation et comme pierre angulaire d’un projet plus vaste, celui qui pourrait devenir un projet alternatif à celui mis en œuvre par la droite depuis tant d’années.
C’est donc bien dans cette perspective qu’il faut lire le texte, une tentative de refondation plus globale du pacte social dont la formation de la jeunesse, la préparation de l’avenir seraient à la fois l’objectif final et le moteur. On ne peut, comme l’a fait Robert Hue dans son intervention à Dijon, que déplorer l’absence totale de ces questions dans le débat public depuis des dizaines d’années. Un projet ambitieux pour l’école est le seul, hormis ce qui touche à la protection sociale, qui puisse servir de colonne vertébrale à cette ambition progressiste qui est de permettre la réussite de chacun et de tous. La complexité politique, sociale, économique de la période actuelle appelle un projet de ce niveau tout comme, au sortir de la seconde guerre mondiale, le plan Langevin Wallon a été l’outil indispensable à la reconstruction matérielle et morale d’un pays détruit.
Le texte de Dijon est une première ébauche, il se fixe quelques premières priorités. Certaines sont partagées, à tel point que d’aucuns pourraient les considérer comme des évidences quitte à les oublier… D’autres sont plus discutables. Et enfin, il y a des absences ou des omissions. C’est là que la méthode proposée dans le cadre du rassemblement, de construction d’un projet à partir de débats et de contributions trouve tout son sens.
Du côté des évidences, l’absolue nécessité de ne pas se résigner à un échec scolaire massif qui met de côté, chaque année, des dizaines de milliers de jeunes, dont le coût humain et social est insupportable.
Seconde évidence qui mériterait un développement un peu plus étayé, un projet progressiste doit viser à la réussite de tous. Depuis trop longtemps, les préceptes libéraux ont mis en avant la réussite et le mérite individuels comme seuls indicateurs de performance. La refondation du système éducatif ne pourra se faire que si les principes fondateurs du pacte républicain y sont rappelés.
Troisième évidence, la nécessité de faire évoluer le métier d’enseignant. Chacun le sait, le passif est de ce point de vue particulièrement important : perte de considération dans la société, décrochage du pouvoir d’achat, difficulté d’exercice du métier, absence de perspectives de progression de carrière, problématique de la formation professionnelle initiale et continue… la liste est longue, les moyens nécessaires pour y remédier seront lourds. Le texte fait un lien direct entre cette perspective et la remise en question du temps de travail des enseignants et sur leur temps de présence dans les établissements. Il faut s’interroger sur le rapprochement de ces 2 aspects qui donne au texte le sentiment d’une démarche de « donnant-donnant » finalement assez choquante qui conditionnerait toute amélioration de la condition enseignante à une augmentation du temps de travail (présence sur l’établissement, réduction des vacances) : la question de la disponibilité et de la présence des enseignants est légitime, la financer par du « travailler plus » ne l’est pas. Disons le tout net, ce point nécessite de construire un large accord avec les organisations syndicales représentatives avant d’intégrer le projet du rassemblement. Tout comme la perspective de réduire le nombre d’enseignants pour les classes de sixième qui conduit, de fait, à la création d’un corps de professeurs bi ou trivalents.
Un concept essentiel est absent du texte de Dijon, celui de service public d’Education nationale. Il est fait référence à de nombreuses reprises au système éducatif, nulle mention cependant de son organisation dans le cadre du service public, ce qui peut laisser le champ libre à toutes les dérives possibles. Les perspectives assez novatrices ouvertes en terme de continuité éducative ne sauraient être envisagées sans la garantie de les voir se décliner dans le cadre d’un service public d’Education nationale dont il faudra certainement redéfinir les contours : actuellement, les collectivités locales et territoriales participent au moins autant que l’état aux dépenses d’éducation soit par le biais du financement du fonctionnement des établissements soit par la prise en charge des enfants sur les temps post et péri scolaire. Est-il bien légitime qu’elles n’aient pas une place clairement définie dans le pilotage et la gestion ? Pour autant, seul un service public national est à même de garantir a minima l’équité entre les élèves des différents territoires, au moment où l’irruption d’une approche marchande de l’éducation se confirme chaque jour (ACADOMIA et la promesse d’obtenir le bac !), où la laïcité subit des attaques d’une violence jamais connue auparavant. On le voit bien par l’intermédiaire de cette remarque, le projet pour l’école ouvre beaucoup d’interrogations et nécessite que bien des ambiguïtés soient levées si on souhaite voir parents et enseignants y adhérer (ce qui ne signifie pas qu’il faille ne rien faire, bien au contraire !...).
Prenons pour exemple deux points abordés dans le texte qui amènent de notre part doutes et questionnements : L’autonomie renforcée des établissements : avant d’envisager de la renforcer, il nous semble pour le moins indispensable et prudent de dresser un bilan et de mesurer les conséquences de ce qui a déjà été mis en œuvre dans ce domaine. Quels sont les champs possibles et souhaitables d’autonomie : autonomie financière pour quoi faire ? Autonomie dans la gestion des programmes, dans la gestion des enseignants ?... inutile de développer davantage, on voit bien les dangers possibles, les remises en cause possible de l’existence même du service public… un sujet qui devra être largement travaillé et pour lequel le MUP exprime d’ores et déjà les réserves les plus fermes.
Le service public de la petite enfance adossé à l’école maternelle. Pourquoi pas, si dans le même temps on réaffirme la nécessité de l’école maternelle comme fondement constitutif de notre système éducatif… Le risque est grand de voir par ce biais remettre en cause l’existence de la maternelle, cette école « pour de vrai » qui tient, comme de nombreuses recherches l’ont montré, un rôle si essentiel dans la lutte contre l’échec scolaire. Envisager de partager enseignants, locaux entre un service de la petite enfance et école maternelle sans avoir pris la peine de réaffirmer le principe d’existence de cette dernière, c’est générer beaucoup d’inquiétudes et de rejets…
On laissera aux spécialistes le soin de poursuivre le débat, essentiel pourtant, de notions aussi complexes que le socle commun de connaissances ou de culture commune, de la part respective de l’instruction et de l’éducation dans le cadre d’un projet progressiste pour l’école. Même chose pour la question des programmes et de l’incessante superposition des connaissances nouvelles que le système éducatif a pour mission de faire acquérir aux élèves.
Au chapitre des points qui n’ont pas été abordés dans ce document et qui méritent de figurer parmi les priorités : le premier, éminemment politique, est constitutif des politiques publiques en matière d’éducation depuis près de 30 ans : il s’agit de l’Education prioritaire, l’attribution de moyens supplémentaires destinés aux élèves qui en ont le plus besoin. Il y a absolue nécessité de procéder à une réelle évaluation de ces dispositifs et de les réinscrire dans la perspective qui était la leur initialement : des dotations temporaires, appelées à disparaître dès lors que les différences qu’elles étaient censées compenser auraient disparu. Aujourd’hui, ils sont trop souvent perçus comme la seule façon de compenser un peu la saignée des moyens qui a touché pratiquement tous les établissements scolaires.
Le second concerne les dispositifs d’aide individualisée et de soutien aux élèves en difficulté temporaire ou plus lourde : la droite a supprimé les RASED (réseaux d’aide) alors qu’il faudrait se poser la question de l’invention de dispositifs de ce type présents à tous les niveaux d’enseignement.
Et enfin, il nous faut regretter le silence du texte sur les liens qui doivent exister entre école et développement d’une culture populaire ambitieuse qu’il s’agisse des arts et de leur pratique, des politiques de prévention de préservation par chacun de son capital santé, de la question fondamentale de l’exercice de la citoyenneté pour les enseignants, les parents et les élèves dans le cadre du système éducatif. En un mot, ce qui permettra de tisser un lien social efficace et de renforcer le contrat social (sera-t-il alors encore utile de placer la question de la violence scolaire dans les priorités ainsi que le fait le texte de Dijon ?).
En conclusion, il nous semble que ce texte a pour tout premier mérite d’exister, même s’il contient, en l’état, un nombre non négligeable de points à clarifier, à travailler… C’est par le biais de ce travail d’écriture, d’invention de solutions nouvelles auquel toutes les parties prenantes du système éducatif doivent participer (de ce point de vue, la suggestion de Robert HUE de retenir la formulation de co-élaboration avec l’ensemble des partenaires plutôt que la « concertation » qui figure dans le texte nous semble particulièrement adaptée) pour concrétiser ce projet ambitieux de refondation du système éducatif, pour établir un nouveau contrat entre l’école et la nation. C’est un chantier important et c’est dans leur capacité à mettre en œuvre cette nouvelle approche d’un projet politique progressiste que les participants de Dijon gagneront leur pari de refondation et leur crédibilité.
Mouvement Unitaire Progressiste






